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Interview donnée au TKG

Récemment, nous avons accordé une interview au TKG (Türkiye Komünist Gençligi – Jeunesse Communiste Turque) à nous répondions à un certain nombre de questions. Nous les partageons ci dessous en français, car les réponses que nous faisons permettront aux lectrices et lecteurs de connaître nos positions sur certaines questions importantes.

Vous trouverez l’interview sur le site du TKG sur ce lien.

  1. Au centenaire de la Grande Révolution Socialiste d’Octobre, ça devient de plus en plus important de bien saisir la nécessité et le rôle de la jeunesse communiste à la fois pour la lutte au nom des droits de la jeunesse et pour la lutte de la classe ouvrière. Qu’est-ce que vous en pensez du potentiel que la jeunesse communiste peut dévoiler aujourd’hui dans un pays impérialiste comme la France?

Il y a un clair potentiel pour l’Union de la Jeunesse Communiste (UJC) chez les jeunes travailleuses et jeunes travailleurs en France. C’est une situation spéciale où le mécontentement est répandu dans la population et chez les jeunes, mais que ne se traduit pas systématiquement par l’organisation des individus dans les organisations communistes et en particulier la jeunesse communiste.

Ce mécontentement se traduit dans la recherche de faire de la politique « autrement », car il y a une méfiance envers les formations politiques classiques. Ainsi, beaucoup de jeunes se mobilisent sur des questions sociales, comme les migrants ou la question féminine. Au second tour des élections présidentielles, beaucoup ont choisi de ne pas voter ou de voter blanc (sans compter les non-inscrits), plutôt que choisir l’un des deux candidats (Macron / Marine le Pen). De ce fait, le candidat actuel n’a pas été élu à une majorité, tandis que la masse des individus inscrits ont exprimé leur mécontentement, leur désir de ne pas participer au vote. Pour toutes ces raisons, nous pouvons dire qu’il y a un potentiel pour les communistes.

Toutefois, il ne faut pas surestimer la situation. Nous l’avons énoncé plus haut : il n’y a pas traduction du mécontentement par l’organisation systématique des gens. Une grande partie de la jeunesse est prise dans l’idéologie bourgeoise via les médias, l’éducation et la consommation de masse (jeux vidéo, cinéma, etc.), ainsi que la peur provoquée dans l’ensemble du peuple-travailleur (peur de perdre son emploi, par exemple). D’autre part, pour la jeunesse qui se mobilise sur les questions sociales, nous constatons qu’il n’y a pas de direction de classe, mais des idées propres au gauchisme ou au réformisme.

Il y a tout un travail à réaliser, car ce potentiel peut être exploité qu’au travers d’une lutte politique, économique et idéologique. Nous devons à la fois lutter contre la bourgeoisie qui domine les individus et les maintient dans le conformisme ; mais aussi lutter contre le gauchisme et le réformisme qui diffusent chez les jeunes des idées dangereuses, pouvant mener à l’intégration capitaliste des jeunes.

  1. De nos jours, « l’état d’urgence » semble une pratique très utilisable pour les gouvernements à liquider le mécontentement des crises politiques et de l’autre côté à engendrer les conditions favorables pour mieux servir aux capitalistes grâce aux tentatives de plus en plus offensives. Comment vous interprétez dans une perspective de classe la lignée du capitalisme en France qui passe à travers une période particulière commençant par l’état d’urgence et continuant avec la présidence d’Emmanuel Macron?

Nous voyons ici le visage de l’impérialisme. Il y a un renforcement à la fois intérieur et extérieur : l’état d’urgence sert principalement contre la classe ouvrière, pendant que l’impérialisme provoque des guerres et des morts à l’étranger.

Tout cela sert les profits des bourgeois. Nous avons vu que l’état d’urgence, même permanent, n’est pas efficace pour contrer les attaques terroristes. Il est en revanche efficace pour enfermer des syndicalistes et légitimer l’attaque générale de la bourgeoisie contre les conquêtes sociales du peuple-travailleur. Les organisations réformistes du Parti Communiste Français (PCF) et Mouvement des Jeunes Communistes de France (MJCF) ont soutenu le premier vote de l’état d’urgence au lendemain des attentats de novembre 2015 puis ont appelé à voter Emmanuel Macron au second tour des élections présidentielles 2017. Ils ne servent pas les intérêts du peuple-travailleur en ayant soutenu la politique de la bourgeoisie. Comment peut-on encore affirmer que l’état d’urgence sert à la protection du peuple-travailleur contre les terroristes, alors qu’il est un moyen pour renforcer la domination bourgeoise à travers son appareil d’État ?

  1. Nous observons que suivant la crise capitaliste les mouvements fascistes ont connu une intensification en Europe et dans le monde. Et la France, c’est l’un des pays où le fascisme devient une menace d’une façon de plus en plus sérieuse. Alors, qu’est-que vous pouvez dire sur le niveau d’organisation des mouvements fascistes au sein de la jeunesse? Comment et avec quels instruments ces organisations criminelles conduisent leurs activités parmi la jeunesse?

Ce sont des organisations qui ont trop d’influence, même si elles se limitent qu’à des groupuscules. Deux groupes sont principalement connus en France : le Groupe Union Défense (GUD) et l’Action Française (AF). Le GUD utilise un langage révolutionnaire anticapitaliste mais est fasciste et sert l’intégration des jeunes révoltés au capitalisme. L’AF est surtout une organisation de petit-bourgeois et de bourgeois à l’idéologie royaliste, qui veulent restaurer le royaume de France sans remettre en question le capitalisme. Ces deux organisations, ainsi que d’autres en France, utilisent l’action communautaire (GUD) et l’identité collective autour d’un individu (AF). Ils peuvent séduire certains jeunes dans leurs actions, notamment les aides aux pauvres, par charité chrétienne (AF) ou par un semblant d’anticapitalisme (GUD), mais ces actions seront toujours démagogiques et au service de leur cause ultra-réactionnaire et fasciste.

Il y a aussi des individus qui ont de l’influence, surtout sur les réseaux sociaux. Ils ont su exploiter la colère de beaucoup de jeunes en utilisant l’humour « trash », le cynisme ou l’ironie qui révèle en réalité leur pensée et idéologie réactionnaire. Nous parlons par exemple d’Alain Soral (groupe « Égalité et Réconciliation ») ou encore du « Raptor Dissident » (sur Youtube). Ils sont clairement sexistes, homophobes et antisémites. Ils savent utiliser la phrase de gauche en se présentant comme anti-conformistes et anti-systèmes.

Mais quel système ? Certainement pas le capitalisme. En fait, c’est une chose qui est propre à l’extrême-droite et au milieu pro-fasciste : on utilise un langage contestataire seulement dans une forme politique abstraite, sans préciser quel est, au fond, le système qui nous opprime et engendre les scandales politiques qu’ils dénoncent. Par manque d’analyse scientifique sérieuse, ils parlent de complots contre les Français, et font jonction avec toutes les théories complotistes qui peuvent exister sur internet mais qui ne sont que le produit de la bêtise humaine.

Nous devons rappeler que s’ils sont au stade groupusculaire de l’organisation, ces groupes ultra-réactionnaires et fascistes peuvent être un jour un moyen pour la bourgeoisie d’exercer un pouvoir terroriste fasciste sur le peuple-travailleur. Ces organisations serviraient alors de milices. Aujourd’hui, ces organisations servent la division de la classe ouvrière et de la jeunesse, elle détourne le mécontentement contre des abstractions, mais aussi contre nos organisations communistes. C’est pourquoi nous devons les combattre et lutter pour le renversement du système capitaliste qui les a fait naître.

  1. Les frais d’éducation, la question du logement, l’accès aux services publics, la perte des droits sociaux et le recours aux habitudes décadentes sont parmi de nombreux problèmes envisagés par la jeunesse. Pour les communistes, cette diversité d’enjeux nécessite une position et une stratégie intégrales et cohérentes. Toutefois, la France réside sur une tradition bien enracinée de la lutte politique. Comment élaborez-vous vos travaux pour la mobilisation de la jeunesse et de la classe ouvrière?

L’Union de la Jeunesse Communiste (UJC) développe sa politique chez les jeunes à travers 6 axes de lutte : travail, éducation, santé, logement, transports et divertissement (sport, culture, loisirs). Ce sont des axes transitoires vers le socialisme. Ils permettent de montrer d’une part que la bourgeoisie ne consacre pas assez de moyens pour ces domaines essentiels dans la vie des jeunes, d’autre part ces axes permettent de traiter la question du socialisme, car c’est dans un système socialiste qu’on pourra répondre pleinement à ces questions.

Mais ces axes ne doivent pas rester dans le cadre de l’agitprop. La nécessité du socialisme pour les jeunes se comprend par la perspective politique de sortie du capitalisme et sa crise, ainsi que par des avancées via les conquêtes sociales. C’est l’articulation de la tactique et de la stratégie. Nous ne voulons pas réformer le système, mais montrer ses limites et qu’il est possible de construire une autre société. C’est pourquoi nous voulons travailler à la concrétisation de ces axes par nos propositions immédiates, en aidant à l’émergence de la conscience socialiste chez les jeunes. Cela doit passer 1°) par un travail de masse et d’intervention de masse dans les quartiers, les entreprises et les centres d’études ; 2°) par l’organisation des jeunes dans des organisations syndicales ou associatives ; 3°) par l’organisation des jeunes dans l’UJC et le Parti Communiste Révolutionnaire de France (PCRF).

  1. Tout comme l’Italie et l’Espagne, la France était l’un des pays où la vague euro-communiste s’est enracinée dès les années 1970s. Comment le courant euro-communiste a influencé le mouvement de classe et la jeunesse en France?

Ce courant a eu une forte influence en France. C’est un des pays où l’opportunisme, le révisionnisme et la trahison de classe par la voie social-démocrate sont les plus forts en Europe et peut-être dans le monde. Cela en jonction avec le fait que l’impérialisme français est un des plus puissants également en Europe et dans le monde. Cela rend la lutte difficile contre les illusions réformistes dans la jeunesse et pour l’émergence d’une véritable conscience révolutionnaire. L’eurocommunisme a joué un rôle dans la dépolitisation des jeunes : les appareils bureaucratiques et les choix politiques contre les intérêts de la classe ouvrière ont dégoûté beaucoup de gens. Certains se tournent vers l’anarchisme (et sa forme moderne « autonome »), d’autres abandonnent l’organisation politique et perdent confiance dans toutes les autres organisations même révolutionnaires. C’est pourquoi notre lutte contre la social-démocratie et les opportunistes doit être aussi un combat essentiel dans notre lutte révolutionnaire.

  1. Quelle est votre position regardant le concept de « lutte contre l’islamophobie pour un société multi-culturelle (pluraliste) » qui est dérivé de la théorie de « Clash of Civilizations » [« choc des civilisations »]? Quant à la gauche européenne, nous voyons qu’il y a un consensus général sur cette approche libérale. Selon vous, cette approche est-elle effective dans la lutte contre le fascisme?

La lutte contre le fascisme par l’approche culturelle ou l’approche religieuse ne sont pas efficaces. Nous dirons même que ces approches ne peuvent pas être des noyaux pour l’action politique en général. En effet, comment justifier ces approches sinon d’un point de vue moral et abstrait ? Sur quels critères justifier que le racisme n’est pas juste ?

La lutte politique ne se fonde pas sur des principes d’identité. Nous communistes, ne nous battons pas pour une idée abstraite, mais pour le changement matériel de la société, qui changera ensuite la composition idéologique chez les individus. Si il y a une incompatibilité totale entre le communisme et le fascisme, c’est parce que l’un pose le renversement du capitalisme comme noyau de l’action politique, l’autre sert les intérêts des bourgeois, intègre les travailleuses et travailleurs au capitalisme pour renforcer ce dernier.

De même, la lutte pour une société multi-culturelle ne peut pas être efficace contre le fascisme car ce dernier n’est pas qu’une idéologie seule : le fascisme, c’est l’organisation terroriste de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Une société multi-culturelle peut être possible dans le cadre d’un État fasciste, avec un gouvernement multi-culturel mais qui exerce une politique anti-populaire et ultra-réactionnaire.

  1. Pour finir, il faut parler de l’internationalisme prolétarien. Malgré de très différentes circonstances objectives, la lutte des jeunesse communistes dans de différents pays possède des points communs étant donné le caractère global du système mais aussi le caractère internationaliste de notre cause. D’où apparaisse l’importance des liens fraternels et des échanges sincères entre les communistes autour du monde. Surtout après la visite de Tayyip Erdoğan en France et la déclaration du renforcement de la coopération économique et militaire entre la France et la Turquie, quel sera votre message à vos camarades en Turquie?

Le renforcement de la coopération économique et militaire entre la France et la Turquie montre le visage de l’impérialisme et le réel danger que ce dernier représente pour les peuples-travailleurs. Il montre aussi la nécessité pour les peuples-travailleurs français et turcs, mais aussi les autres, qu’il faut lutter contre la guerre impérialiste. C’est une condition très importante, car faire cela c’est s’affranchir de la lutte pour la paix d’un point de vue humanitaire. Les communistes posent cette question en pointant le véritable problème : le système capitaliste.

La lutte contre l’exploitation capitaliste et pour le socialisme-communisme est internationale. Cette lutte doit déboucher sur la fin des guerres impérialistes, la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, la fin de la crise capitaliste qui plonge des milliards d’individus dans la misère et la précarité, pour aller sur le chemin du développement harmonieux et multilatéral des peuples, sans hiérarchie et sans oppression.

L’Union de la Jeunesse Communiste exprime tout son soutien aux camarades du TKP et du TKG dans leur lutte contre le système capitaliste et l’impérialisme. L’UJC exprime aussi sa volonté de coopérer dans cette lutte internationale, de renforcer les actions communes contre l’OTAN, l’Union Européenne et la sortie révolutionnaire du système capitaliste.