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La Relève : la place des écrans chez les jeunes

Les effets de l’évolution des technologies de la communication ne laissent indifférent personne. Mythe par excellence du capitalisme actuel d’accumulation flexible, la « société de la communisation » serait un point d’inflexion dans l’histoire de l’humanité comme on n’a jamais vu. Le vieux topique qui nous fait affirmer qu’on assiste à une métamorphose totale du monde nous amène aussi à sacraliser le développement des réseaux de télécommunications et à légitimer leur introduction dans chaque recoin de nos vies sous le prétexte de la « modernisation » permanente dans laquelle nous vivons. Les capitalistes, avec des objectifs idéologiques clairs, et même des pseudo-marxistes (qui se complaisent de s’appeler eux-mêmes « marxistes hétérodoxes ») affirment sans pudeur que le développement technique actuel est comparable à la Révolution industrielle. On fera cependant l’impasse ici sur la grave erreur d’analyse historique que suppose le fait de croire aveuglement qu’il s’agit du moment le plus crucial de l’histoire de l’humanité. La question aujourd’hui est la suivante : qu’est-ce qu’il y a derrière l’évident développement des technologies de la communication et de leur adaptation à notre quotidien ? Quels effets a-t-il sur la vie des jeunes, tant individuellement que collectivement ? On proposera quelques pistes pour une première analyse de classe.

Le smartphone est devenu en seulement quelques années le dispositif par excellence de la télécommunication personnelle. Dans une étude¹, l’Observatoire Bouygues Telecom donne des chiffres à la conquête de nos vies privées et publiques que ces dispositifs ont accomplie notamment chez les jeunes. Les moins de 25 ans passeraient selon cette étude 2 heures 30 minutes par jour sur leur smartphone contre 1h30 pour les plus de 25 ans. Le smartphone est utilisé dans diverses situations  : dans leurs déplacements (63% dans les transports en commun, 61% dans la rue), quand ils sont avec leurs potes (69%) et même pendant leurs repas en famille (41%) ! Il est devenu un outil clé de la sociabilité des jeunes, 94% l’utilisant pour naviguer sur les réseaux sociaux. Côté divertissement, cet outil domine également nos vies, 74% des jeunes regardant des vidéos ou écoutant de la musique dessus et 77% d’eux jouant en ligne. 84% d’eux ne pourraient pas s’en passer pendant une journée et 77% pensent que la connectivité portable devrait aller plus loin. On dirait alors que le capital a gagné pour l’instant la partie, tant dans la réussite de son introduction dans nos vies que du point de vue idéologique, où il peut se vanter d’avoir bien légitimé son pari.

Les technologies de la communication ont changé et changent radicalement les formes de la production de l’information, ainsi que celles de leur circulation et de l’accès à elle. Mais ne nous confondons pas, on a bien dit « les formes » et non le contenu. Les moyens techniques appartiennent toujours à la classe capitaliste et le contenu de l’information de masses est resté clivé sur des critères de classe. Ceci a tendance à être oublié par ceux qui, éblouis par la propagande capitaliste, clament la « nouvelle ère » dans laquelle on serait rentré avec Internet ou même les potentialités qu’Internet offre de « dépassement » du capitalisme dans des optiques « outsiders ». Sujet à la lutte de classes, Internet et les informations qu’il contient sont aussi contradictoires que n’importe quel autre domaine de la vie sociale. Donc bien qu’il offre certains moyens pour les mouvements anticapitalistes (on reviendra sur cette question plus loin), il est dominé par la classe capitaliste qui en profite économiquement et politiquement. Le résultat est non tant une stratégie de répression des contenus des sites (qui cependant existe de façon intense) qu’une stratégie de mise à disposition massive au public des sites contrôlés par le capital et sous les conditions du capital. Tout cela à travers la coercition implicite qu’implique l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie. En gros, on est doucement obligé de suivre les voies du capital sous une couverture de consentement et d’adhésion à ses modèles idéologiques et éthiques. Et le capital, faisant preuve de la bassesse morale qui le caractérise, s’attaque depuis plus de dix ans au public le plus fragile de tous ceux qui ont accès à internet : les jeunes et les adolescents.

La technique communicationnelle du capital comprend entre autres la construction de mythes et de références culturelles individualistes, dégoûtées par toute action collective ou politique ; de formes de vie luxueuses avec des personnages semi-fictifs hédonistes et sans aucune ambition au-delà de rendre public leur propre plaisir. Des énormes ressources sont destinées à créer et rendre hégémoniques la production culturelle de la bourgeoisie. Ces moyens donnent aux contenus de masses produits par la bourgeoisie un avantage relatif par rapport aux autres contenus. Avantage très important et qui explique la domination des modèles culturels produits par le grand capital sur un Internet qui pour l’instant reste formellement neutre par rapport aux contenus publiés. Beaucoup de jeunes ont accès à ces modèles, les copient et s’en réapproprient, cultivant une admiration de soi où la démonstration publique plate et hors du dialogue que permettent les moyens multimédia a une place très importante dans l’interaction avec les autres. Les réseaux sociaux sont conçus de préférence pour la transmission de messages courts, simples et avec des interactions limitées dans la longueur et dans la qualité. Donc elles sont le terrain parfait pour des démonstrations unilatérales, simplifiées et nuancées au goût de l’émetteur du message. Le plaisir que les jeunes peuvent sentir en offrant ce point de vue manipulé de leurs propres vies est une démonstration de la destruction progressive des repères collectifs et de la simplification des interactions sociales au service du capital. Les avantages pour ce dernier sont nombreux : démobilisation collective et renfermement sur soi, interactions limitées à des démonstrations en dehors du dialogue, donc rétrécissement des sujets de discussion et de la réflexion. Mi-janvier une émission sur France 2 détaillait bien, quoique dans une optique nuancée car extrêmement clinique, les problèmes de développement que cause l’exposition soutenue des enfants et des jeunes aux écrans : crises de nerf, impatience, parole tardive, cognition et compétences sociales limitées. Pour les adultes et les jeunes plus âgés les effets pourraient être les mêmes en moindre intensité. Mais pour le capital les bénéfices ne s’arrêtent pas là : les réseaux sociaux et les télécommunications en général ont une importante fonction de catalyseurs de la production de survaleur (plus-value). Dans le cas particulier des premiers notamment à travers la publicité commerciale et la promotion d’un mode de vie idéal où la consommation intensive a une place primordiale. C’est donc un moyen de promouvoir l’étape de la transformation de la marchandise en capital accumulé dans le cycle de reproduction du capital, celle qui pose justement plus de problèmes lors des crises économiques de surproduction.

L’Internet offre cependant un avantage clair : celui de la production et transmission massive de l’information sans passer par les centres médiatiques du capital. Serait-ce totalement vrai ? Pas tout à fait. Comme on a déjà dit, les moyens techniques appartenant au capital, celui-ci garde toujours le contrôle de toute information qui circule sur les réseaux même s’il n’exerce pas toujours ce contrôle. En décembre dernier on apprenait l’abrogation par le gouvernement étasunien du principe de neutralité du net, qui obligeait aux fournisseurs d’accès à Internet à ne pas faire de discriminations quant au contenu ou la provenance des informations qui circulent sur son réseau. Désormais, les fournisseurs pourront décider d’augmenter ou diminuer le débit octroyé à chaque site par leur réseau, voire d’interdire l’accès aux sites qu’ils décideront. Dans un contexte de lutte de classes, le capital ne peut indéfiniment et inconditionnellement mettre à disposition de tout utilisateur les réseaux qui lui appartiennent, et Internet deviendra à terme l’instrument de propagande et accumulation le plus important de la bourgeoisie. Même si il l’est déjà pour une bonne partie de ses utilisateurs. D’un point de vue technique, Internet est donc une très bonne chose pour l’humanité, mais dans le contexte de capitalisme monopoliste dans lequel on se trouve, il devient un outil de la lutte de classes dans les mains de la bourgeoisie. Avec lui, cette dernière cherche à borner les interactions de groupe, à castrer les relations humaines à un strict minimum qui lui servirait pas seulement pour accumuler de la survaleur, mais aussi pour réduire les possibilités d’engagements politiques massifs et d’actions collectives.

Finalement, la réponse n’est pas le primitivisme de certains « anti-internet » technophobes, mais de collectiviser ses moyens techniques, réseaux, câbles souterrains, moyens d’entretien, brevets, pour protéger le libre échange entre les individus sans l’intromission du capital. C’est le seul moyen d’avoir un internet qui profite à l’humanité, qui n’abrutisse pas nos interactions et qui ne limite pas nos échanges collectifs.

 

 

1. Dossier de l’Observatoire Bouygues Telecom des pratiques numériques des Français, Février 2018