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The rain : écologie et catastrophisme idéaliste

Post-apocalyptique, la série The Rain diffusée en mai 2018 sur Netflix nous plonge au Danemark. Le début est immersif et rapide : une pluie meurtrière arrive et décime la majorité de la population, tandis que deux jeunes ados trouvent refuge dans un bunker. Ils en sortent après plusieurs années passées, rencontrent d’autres jeunes et tentent alors de survivre dans le but de découvrir les origines de la pluie, alors que des mercenaires armés sont à leur poursuite.

Tandis qu’ils présentent, dans une interview à Télérama, une dimension politique de leur série, les réalisateurs ont produit un contenu éminemment religieux sinon mystique. La pluie serait une revanche de la nature sur l’homme (on apprend par la suite qu’il s’agit d’un virus développé par une multinationale), ce dernier s’en remet à ses émotions de peur, de foi et d’entraide face à la nécessité de survivre. La pluie meurtrière incarne alors l’Apocalypse, la fin de l’humanité et d’une nature qui lui est aliénée.

Cette fiction représente en tout état de cause la tendance, souvent commune, à fantasmer sur un probable cataclysme sans précédent. Le ciel « qui nous tombe sur la tête », c’est le cas de le dire. Pourtant, cette tendance semble venir d’une croyance qui a été distillée et ne tient pas compte de plusieurs choses. Comment l’expliquer ? Si les alertes des scientifiques et des organisations écologistes s’avèrent véridiques (disparition des abeilles en Europe, hausse de la mortalité due à la pollution, assèchement des nappes phréatiques, disparitions d’espèces entières, etc.), on ne saurait oublier toute cette tentative du capitalisme à développer un discours catastrophiste depuis plusieurs années déjà. Cela pour deux raisons principales. D’une part, une raison économique : c’est le cas de cette série et d’autres production artistiques qui connaissent un certain succès, particulièrement chez les jeunes, engrangeant ainsi d’énormes profits. De la même manière, des entreprises et monopoles, notamment dans le textile, proposent des produits divers liés à la sauvegarde de l’environnement (on peut voir de la même façon de grandes enseignes de textile vendre des marchandises sur lesquelles il est écrit « féministe »). D’autre part, une raison idéologique : la mystification constante de la crise environnementale avec une rupture brutale (Apocalypse) et son idéalisation (une Nature abusée par l’Homme) ont pour objectif de responsabiliser les individus, c’est-à-dire de les rendre responsables de cette crise. On incite alors à faire le tri de ses déchets, à moins consommer, à acheter bio si possible, moins utiliser la voiture, etc. Tout cela dans la perspective volontariste sous-jacente de dépasser la lutte des classes pour résoudre la crise environnementale¹.

Toutefois, ces diverses dispositions ne servent que la bourgeoisie. Cette dernière exploite le combat pour une société assurant un « développement durable », combat indispensable et plus que d’actualité. Et il est clair que la bourgeoisie et ses experts ne peuvent pas expliquer profondément et matériellement les véritables causes de la crise environnementale. Pour eux, le système capitaliste est le stade ultime du développement historique de l’humanité, il leur est donc évident que la fin de ce système passera par une rupture brutale sous la forme mystique de l’Apocalypse. Ainsi, seules des conférences, des meetings internationaux (COP22, etc.), des déclarations et des comptes-rendus de plus en plus dramatiques sont faits pour pointer du doigt « l’activité humaine » sur terre, ainsi que les pays qui rattrapent leur retard industriel. Il n’y a aucune logique et aucun plan pour nous sortir de cette crise environnementale et c’est une hypocrisie bourgeoise générale qui gangrène l’affaire. Des pays, comme la France et l’Allemagne, se vantent être engagés dans le développement durable et pour la défense de l’environnement. Mais où est cet engagement lorsqu’il s’agit de bombarder la Syrie ? Lorsqu’il s’agit de privatiser le rail et laisser la place à l’überisation du transport (ouibus, etc.) ? Peut-on dire que l’Allemagne est un modèle de développement durable lorsqu’elle est dépendante du nucléaire français ? Comment faire attention à sa consommation et acheter des produits plus équitables lorsque nos salaires baissent ?

À l’échelle des productions artistiques, nous pouvons constater que, plus la crise s’approfondit, plus le système capitalisme apparaît responsable aux yeux de toutes et tous, et plus les explications et spéculations idéalistes se développent. Face à l’impossibilité d’explication matérialiste et radicale de son système (ce n’est pas de son intérêt), la bourgeoisie cherche à détourner l’attention tout en accumulant du profit. Finalement, The Rain, série du monopole et leader Netflix, représente bien cette tendance-ci. Et la saison 2 n’en changera pas le fond de l’affaire.

Jim

 

1. On notera aussi la proximité avec le courant démocrate-chrétien et syndicaliste chrétien, dont la vision corporatiste de la société mène à l’idée d’une unité entre patrons et travailleurs. La société serait une « communauté » dont les intérêts des classes sociales ne seraient pas fondamentalement divergents. Ces mêmes idées s’incarnent aujourd’hui dans l’individualisation des rapports sociaux (« tous les patrons ne sont pas mauvais »), alors que ces mêmes rapports doivent être pris sous le prisme de rapports de classes sociales.