
Article paru dans la Relève, Janvier Février 2026.
Aux origines du mouvement étudiant cubain.
La jeunesse étudiante à Cuba possède une longue tradition de luttes victorieuses contre le capitalisme et l’op pression, qui peut servir d’inspiration pour les luttes de la jeunesse et étudiante aujourd’hui. Cette histoire du mouve ment étudiant cubain remonte jusqu’au début du XXème siècle : en 1918, sous l’influence de mouvements similaires en Argentine et de la révolution socialiste en Russie, les étudiants et étudiantes s’en gagent dans une mobilisation victorieuse pour la réforme de l’enseignement supé rieur, revendiquant notamment le droit à l’exclusion des professeurs corrompus, à l’autonomie universitaire et à la participation étudiante à la direction des établisse ment. Après cette mobilisation se fonde la Fédération Étudiante Universitaire (FEU) en 1922, dont les axes seront notamment : lutter pour la souveraineté de Cuba face à l’impérialisme étatsunien qui met tait l’île sous sa tutelle, créer une alliance durable entre les milieux universitaires et ouvriers, promouvoir des mesures de démocratisation des universités.
Suite à ce congrès, les étudiants et étudiantes parviendront, dès 1923, à créer une Université Populaire au sein de l’Université de La Havane. Cette Université Populaire aura notamment pour objectifs d’organiser des conférences par les étudiants et syndicats ouvriers destinées particulièrement à un public prolétarien et avec peu d’accès à l’éducation, afin de renforcer l’alliance entre étudiants et ouvriers ainsi que de favoriser l’éducation populaire.
La jeunesse étudiante à Cuba dans la révolution socialiste
Ce mouvement étudiant fort enclenché dans les années 1910 jouera quelques dizaines d’années plus tard un rôle crucial dans l’organisation et la victoire de la révolution cubaine. En cette année 2026, nous fêtons l’un des moments marquants de cette révolution et du mouvement étudiant cubain : il y a en effet 70 ans, en 1956, le processus révolutionnaire à Cuba enclenché en 1953 franchissait une nouvelle étape, qui fut indispensable pour permettre sa victoire quelques années plus tard, en 1959. En effet, en 1956, les mouvements étudiants, qui ne cessaient de gagner en importance depuis des années, viennent apporter un soutien direct aux grèves ouvrières qui avaient lieu au même moment. Ces dernières, sous le coup de la répression de la dictature bourgeoise de Batista au service des intérêts capitalistes étatsuniens et d’une bourgeoisie cubaine alliée aux États-Unis, se voient alors renforcées par les étudiants et étudiantes qui sécurisent les grèves en ripostant contre la police de Batista. En plus de ce soutien apporté aux grèves ouvrières, des manifestations unissant étudiants et ouvriers s’organisent dans plusieurs villes cubaines contre la dictature. Cette union du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier a été l’un des évènements majeurs du processus révolutionnaire cubain.
Déjà au début des années 1950, le mouvement étudiant y était déjà relativement organisé et fut le premier à opposer une résistance directe et visible au dictateur Batista après son coup d’État en 1952. Dans la capitale du pays, les étudiants et étudiantes de l’Université de La Havane se rassemblent pour organiser une résistance, dénoncer publiquement le coup d’État et appeler à une grève générale ; à l’opposée du pays, à Santiago de Cuba, les étudiants et étudiantes impulsent des manifestations et des grèves qui para lysent une partie de l’économie de la ville. Progressivement, durant l’année 1952, le mouvement étudiant se radicalise jusqu’à voir des groupes armés commencer à s’organiser en son sein avec comme objectif final de renverser la dictature. Grâce au principe d’autonomie des Universités qui avait été conquis, certaines de ces dernières deviennent des lieux d’entraînement où se réunissent étudiants, jeunes diplômés et jeunes travailleurs pour apprendre l’usage des armes.
En 1953, un groupe d’étudiants et de jeunes travailleurs formés pendant ces entraînements clandestins, dont Fidel Castro, attaque la caserne de Moncada le 26 juillet 1953. Cet évènement, bien qu’il fût un échec, est aujourd’hui considéré comme marquant le début du processus révolutionnaire à Cuba. Après une relative baisse du mouvement étudiant en 1954, les activités de ce dernier repartent à la hausse en 1955, notamment après la répression de manifestation et l’emprisonnement de certains de ses dirigeants : loin de s’avouer vaincu face à cela, des manifestations sont organisées dans plusieurs villes du pays et, face à la pression populaire et internationale croissante, la dictature de Batista est forcée de libérer tous les prisonniers politiques. Des manifestations étudiantes contre la dictature continuent à avoir lieu cette année-là et, face à l’ampleur de la répression, une par tie importante du mouvement étudiant se rapproche définitivement des autres mouvements populaires en cours dans le pays et décide de passer à la lutte armée : fin 1955, pour la première fois, des étudiants armés ripostent avec succès contre la police de Batista lors d’une manifestation, la contraignant à fuir. Cet évènement marquera un tournant dans le mouvement étudiant cubain pendant le processus révolutionnaire : les mouvements de jeunesse et étudiants connaissent un rapide développement et s’étendent à de nouveaux lieux d’études. Peu après, des appels au rassemblement et à la grève sont diffusés depuis le mouvement étudiant, qui seront suivis par des milliers de cubains et cubaines dont issus la classe ouvrière, pour finalement déboucher sur l’union organique entre le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier qui marquera l’année 1956.
Les affrontements armés se multiplient jusqu’à aboutir, en 1957, sur une tentative de prise du pouvoir par le Directoire Révolutionnaire, une organisation révolutionnaire cubaine majoritairement fondée par et composée d’étudiants et l’un des principaux acteurs du mouvement étudiant jusqu’alors avec la FEU, qui s’at taqua au Palais présidentiel. Notamment dû à la précocité et à la précipitation de ce plan, cette tentative se solda par un échec, menant à une forte baisse de l’activité du mouvement étudiant. En son sein, les éléments les plus radicalisés et convaincus, nombreux, rejoindront la guérilla lancée par le Mouvement du 26 Juillet, organisation révolutionnaire fondée par les participants et participantes à l’attaque de Moncada dont étaient notamment membres dirigeants Fidel Castro et Ernesto Che Guevara. Forts du soutien populaire, notamment de la classe ouvrière, de la paysannerie et des étudiants qui continuaient à protester contre la dictature de Batista, le Mouvement du 26 Juillet établit rapidement des cellules dans les villes cubaines, prenant progressivement le pouvoir sur l’île pendant l’année 1958 jusqu’à la victoire définitive dès janvier 1959.
Quelles leçons tirer aujourd’hui du mouvement étudiant cubain ?
L’expérience des mouvements étudiants à Cuba avant et pendant le mouvement révolutionnaire peut nous apporter plusieurs leçons. D’abord, cette expérience démontre l’importance que peut avoir le milieu étudiant et universitaire pour la mobilisation de la jeunesse et l’acquisition de son expérience dans la lutte politique. Elle nous rappelle que le mouvement étudiant et ses capacités ne doivent pas être sous-estimées, et que ce premier possède de réels leviers d’action dans la lutte contre le capitalisme et l’oppression. Elle démontre également que l’action politique au sein des lieux d’études peut permettre de mener à des mouvements de masse forts tout en développant la conscience et l’expérience politique des étudiants et étudiantes qui, pour l’immense majorité d’entre eux, y font leurs premiers pas. En revanche, cette expérience nous rappelle que le mouvement étudiant ne peut jamais évoluer seul et se suffire à lui-même. L’ampleur prise par les grèves ouvrières grâce au soutien du mouvement étudiant, l’organisation de lieux de formation – ici militaires – par le mouvement étudiant pour les opposants à la dictature, ou encore la participation massive des étudiants et étudiantes au Mouvement du 26 Juillet, montre que le mouvement étudiant peut amplifier des mouvements populaires plus larges et renforcer les actions de la classe ouvrière et de la paysannerie. En outre, l’échec de l’attaque de la caserne de Moncada en 1953, l’échec de l’attaque du Palais présidentiel en 1957, ou encore les manifestations étudiantes isolées et réprimées pendant le processus révolutionnaire, rappellent les difficultés et les limites auxquelles fait face le mouvement étudiant lorsqu’il ne cherche pas et ne trouve pas le soutien au-delà de lui-même.
Aussi, il convient de rappeler que le mouvement étudiant cubain était également très hétérogène dans sa composition de classe et dans les idéologies qui le tra versaient : son union interne était due à une haine partagée envers la dictature de Batista. Ici, la situation est difficilement la même dans les pays les plus puissants de l’impérialisme, comme la France, où les contradictions de classe au sein du mouvement étudiant et les intérêts qui traversent les différentes classes rendent impossibles une véritable union du mouvement étudiant.
Cependant, comme l’expérience cubaine nous l’apprend, les étudiants et étudiantes issus de la classe ouvrière et des milieux populaires peuvent et doivent s’organiser sur leurs lieux d’études contre les oppressions du capitalisme et y acquérir leur expérience politique, tout en tâchant de se lier à la classe ouvrière et à ses syndicats : l’union des premiers avec ces derniers permet d’amplifier les actions de chacun et d’assurer de meilleures chances de victoire dans leurs luttes respectives et communes.
Vive la jeunesse populaire, étudiante ou travailleuse, moteur de la lutte contre le capitalisme et l ’impérialisme !
Vive l’union du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier !
Vive la révolution cubaine et la construction du socialisme à cuba !
Cédric et Roxane.
