
À l’occasion du lancement de la campagne de notre Parti pour les femmes et personnes LGBT+ et contre les oppressions patriarcales, nous publions ce bref document sur la prostitution et son impact dans la jeunesse sous ses formes contemporaines.
Ces dernières années les chiffres des personnes qui vivent sous la prostitution a considérablement augmenté atteignant plus de 40 millions de personnes concernées dans le monde. Parmi ces 40 millions de personnes, plus de 90% sont exploitées directement par un proxénète, 80% sont des femmes et 75% ont entre 13 et 25 ans : on estime que l’âge moyen d’entrée dans la prostitution est entre 13 et 14 ans. En France, il y aurait aujourd’hui entre 15 000 et 20 000 mineurs prostitués, un chiffre en augmentation de plus de 70% en cinq ans ce qui résonne particulièrement dans son lien avec l’État bourgeois, quand on sait que de nombreux noyaux de réseaux de prostitution des mineurs prennent racine directement dans les foyers de l’aide sociale à l’enfance[1].
Cette augmentation montre le lien de cause à effet entre les crises économiques et la réalité de la prostitution tout du long de l’histoire du capitalisme. Jusqu’en 1800, l’État français n’organisait pas de répression policière de la prostitution tout en organisant aux côtés de l’Église la violence et la haine contre les personnes prostituées causant des milliers de féminicides, tandis que par la suite les répressions d’État ont débuté tout en instituant et légalisant cette question. Cette répression n’avait pas pour but de « supprimer » la prostitution en France contrairement à ce que le moralisme bourgeois voulait faire croire, mais bien de la contrôler, d’appliquer une régulation à des fins économiques. L’État, d’une part, dit alors que la prostitution est « un mal nécessaire »[2]. En effet, via ce « mal nécessaire », l’État entend rappuyer sur le fait de qualifier la sexualité des hommes comme un besoin, et de l’autre réprime et violente les femmes qui vivent la prostitution en l’opposant moralement au mariage hétérosexuel. Le capitalisme va donc dans son histoire alterner répression et réglementation de la prostitution en la préservant dans tous les cas. Les politiques bourgeoises reflètent donc les besoins de la bourgeoisie à l’égard de la prostitution, soit qu’il s’agit d’une source de profit légal de monopoles, soit des réseaux informels de propriétaires proxénètes ne faisant pas partie de la bourgeoisie, une alternance préservant également la domination du corps des femmes dans tous les cas.
La prostitution va donc prendre des formes diverses sous le capitalisme lui-même, suivant en cela l’évolution des forces productives et ce qu’elles permettent dans ce domaine comme dans tous les autres de la société bourgeoise. Aujourd’hui, à l’heure de la priorité centrale des monopoles du système impérialiste donné aux nouvelles technologies et au numérique, la prostitution s’est également transformée dans ce domaine. En effet, les plateformes comme MYM ou Onlyfans sont l’une des manifestations contemporaines d’une organisation numérique renforcée de la prostitution à une échelle non seulement nationale mais aussi internationale pour la jeunesse populaire. L’analyse de leur fonctionnement particulier permettra de mettre en exergue la violence du système prostitutionnel et ces mécanismes économiques élémentaires quelles que soient ces formes concrètes.
Les plateformes « érotiques » consistent en des applications organisant des transactions entre des « modèles », femmes ou hommes, échangeant contre un abonnement mensuel aux différents clients de la plateforme des contenus sexuels. Ces abonnements mensuels se doublent dans la majorité des cas de produits supplémentaires demandant donc une somme supplémentaire pour les clients : des vidéos, des échanges vidéos, ou encore des contenus personnalisés à la demande de clients. La première et de loin la plus puissante, OnlyFans, est la propriété de la société britannique Fenix International Ltd, dominant largement le marché international avec plus de 220 millions d’utilisateurs et 1,2 milliards d’euros de profit[3]. MYM, en forte croissance, une plateforme française créée à Lyon en 2019, a atteint 150 millions d’euros la même année, essentiellement en Europe. Les autres plateformes comme Fansly ou Fanvue restent plus marginales avec des profits s’élevant respectivement à 35 millions de dollars et 15 millions de dollars. Le nombre d’utilisateurs (clients et modèles confondus), démontre là aussi la puissance d’Onlyfans : 220 millions pour la plateforme, tandis que MYM arrive en seconde position avec 15 millions d’utilisateurs. Aux USA en 2024, c’est environ 2 millions de personnes qui sont « créateurs » sur la plateforme[4]. Si ce chiffre est immense pour les USA, nous ne disposons pas encore en France de statistiques sérieuses concernant la jeunesse, même si cet impact est lui aussi très fort. En 2019, OnlyFans ne comptait environ que 348 000 créateurs de contenus. Un an plus tard, à la fin de l’année 2020, ce chiffre avait grimpé à 1,6 million, puis à 2,1 millions en 2021. Nous choisirons les deux plateformes les plus connus, MYM et Onlyfans, afin d’en dévoiler le contenu prostitutionnel.
Comment fonctionne plus précisément ces plateformes ? Le modèle initial est simple : les plateformes agissent en intermédiaire technique et financier, se rémunérant via une commission sur les flux financiers générés par les modèles et les achats des clients. Les commissions fonctionnent différemment selon les échanges effectués. Dans le cas de MYM par exemple, les abonnements oscillent entre 4,99 € et 99,99 €, et les modèles récupèrent 75 % à 80 % des montants payés. Le reste correspond à la commission de MYM. Si l’on ajoute à cela des frais de transaction bancaire via la plateforme à hauteur de 7%, et selon l’intensité de la production de contenu variant selon les modèles, la plateforme génère donc automatiquement par ce mécanisme de rente d’importants flux financiers se transformant en profit[5].

En effet, le mécanisme fondamental de MYM ou Onlyfans est donc la rente : une forme d’intérêts financiers touchés par un ou des propriétaires privés sur des marchandises limitées et non-reproductibles, ici, les corps humains des modèles, chacun étant par définition unique. La rente est définie par Karl Marx au livre trois du Capital, et permet d’expliquer sous le mode de production capitaliste les variations des prix autour de l’exploitation des terres mais aussi de toute marchandise limitée et non-reproductible : les matières premières comme le pétrole par exemple. Sur un terrain de qualité supérieure (ou mieux situé), les coûts de production nécessaires (machines, outils, etc.) sont structurellement inférieurs, donc la différence avec le prix de marché moyen apporte une rente : la rente différentielle. Nous avons donc les moyens théoriques de transformer ce qui ne semble être qu’un argument moral en un argument robuste économique : oui, les plateformes numériques transforment les corps humains comme des terres à exploiter.
Ainsi, la rente que touchera un « modèle » dans un rythme de production devant être intense pour pouvoir fonctionner dépend comme d’autres propriétés des coûts de son entretien réduisant alors son profit. On pense par exemple à l’engagement et la rémunération de « tchateurs », des personnes payées afin de discuter à la place du modèle aux clients pour qu’elle puisse accroitre son nombre d’abonnés et leur entretien. On pense aussi bien sûr à l’engagement de soins psychiques mais aussi physiques dès les premiers mois au vu des effets de l’activité du modèle sur le corps et la santé mentale. On pense enfin également au fait que comme toute propriété rentière, les rentes les plus élevées proviendront des normes de ce qui vaut dans l’environnement social et naturel comme étant de meilleure qualité : des corps devant donc être normés, souvent modifiés, pour répondre à des impératifs patriarcaux comme le fait de sembler le plus jeune possible. Les restrictions faites sur ces coûts ne sont pas même capables d’assurer un niveau de vie acceptable. Les plateformes entretiennent ce mécanisme pour leur propre profit, mais le fonctionnement même de celles-ci rendent de fait impossible (à l’image des réseaux sociaux en général), d’être « rentable » et vivre en tant que modèle. Les mêmes coûts réduits selon l’existence d’un autre emploi ou non sont un facteur par exemple.
Enfin, on notera que l’ensemble de la prise en charge de ces coûts ne pouvant être pris en charge par les revenus de la modèle seule, ils sont dans la majorité des cas gérés et organisés par des « managers » et autres « agences » de modèles, n’étant de fait rien d’autre que des organisations de proxénétisme numérique[6]. Les plateformes comme Onlyfans ou MYM comportent donc un environnement social complexe capitaliste et patriarcal dont la base est une rente sur le corps devenue marchandise. Le sommet de cet environnement est la rente touchée quotidiennement par les monopoles par les interactions entre clients et modèles, entretenus et rendus possible par toute une chaîne de proxénètes touchant eux aussi une rente par l’entretien des coûts nécessaires à la vie des modèles, avec tout en bas de cette pyramide, une masse de jeunes hommes et femmes dont les revenus se pensent selon la plus grande économie sur sa qualité de vie. Cette structure entre monopoles, proxénètes, clients et prostitués se retrouvent sous diverses formes dans les variantes légales comme illégales de la prostitution.
Quelles réponses politiques apporter à la prostitution ? Dernièrement, le Rassemblement national a étonné en souhaitant promulguer une loi pour la réouverture des maisons closes, mais ce n’est pas étonnant que ces lois soient repensées dans un processus de fascisation. Elles ne renforcent qu’un système déjà régulé, toléré et encouragé par la bourgeoisie française et son État. Aujourd’hui en France, la loi dite de sécurité intérieure mise en place par Sarkozy encore en vigueur « pénalisait les clients », tout en promettant de manière hypocrite une prise en charge par l’État de « sortie de la prostitution », une prise en charge tellement médiocre qu’elle n’a jamais fonctionné et où la pénalisation des clients a d’autant plus renforcé les violences que subissaient les personnes qui se prostituaient, tout en permettant d’assurer le contrôle plus direct de l’État[7]. Ce que l’on voit, c’est que, quels que soient les régimes autour de la prostitution mis en place par les États bourgeois à travers l’histoire et à travers le monde (abolitionniste, réglementariste, légalisation totale), ces régimes n’ont été mis en place, ni pour abolir la prostitution, ni pour permettre aux personnes qui la subissaient de la vivre de manière moins violente, mais seulement pour réguler et contrôler le système prostitutionnel comme l’État le fait pour réguler et contrôler l’ensemble du patriarcat.
En tant que système organisant la division genrée du travail reproductif de la force de travail, que ce soit de jour en jour ou de génération en génération, le patriarcat se sert de la famille nucléaire hétérosexuelle pour faire subir aux femmes l’exploitation patriarcale et leur donner la qualité de propriété, tout comme la prostitution fait partie de ce système également[8]. Ainsi, que ce soit sous les différents systèmes de classe, de l’esclavagisme au capitalisme, l’État des classes dominantes a toujours fait en sorte de donner aux hommes de toute famille le rôle de propriétaires patriarcaux, hommes jouissant de la propriété et de l’exploitation du corps des femmes. Le mariage et l’existence même du viol conjugal en sont des exemples parlants, et cette condition traverse les femmes de toutes les classes. Si le pilier fondamental du patriarcat est la famille nucléaire pour maintenir un statut de propriété à la femme, la domination sur la sexualité des femmes (comprenant la prostitution) en est à la fois sa conséquence mais aussi un autre pilier. Le mariage et la prostitution en sont alors deux faces d’une même pièce. La propriété sur le corps des femmes, avec en son centre la famille nucléaire, entraine la possibilité de la propriété sur toute femme pour les hommes. Engels l’explicite ainsi dans L’origine de la propriété privée, de la famille et de l’État : « Enfin, n’avons-nous pas vu que dans le monde moderne monogamie et prostitution sont bien des contraires, mais des contraires inséparables, les deux pôles d’un même état social ? La prostitution peut-elle disparaître sans entraîner avec elle la monogamie dans l’abîme ? »
La question n’est donc pas de déterminer si l’on souhaite légaliser ou abolir la prostitution seule en ce qu’on ne questionnerait jamais de cette manière l’abolition ou la légalisation de la famille. Nous savons que le capitalisme ayant comme l’un de ces pilier le patriarcat ne peut exister sans d’un côté la prostitution et de l’autre la famille nucléaire hétérosexuelle représentée légalement par le mariage (le mariage de personnes du même genre reposant sur la même structure sociale). Ce ne sont que des faux débats que la bourgeoisie attise par idéalisme moral d’un côté, ou idéalisme pro-choix petit-bourgeois de l’autre, afin de calibrer selon ses besoin le système que ses États mettront en place : les positions défendant tant un rejet moral de la prostitution comme celles défendant sa normalisation et sa réglementation entendent cette situation comme étant un choix libre des individus pouvant alors y réussir ou non, en sortir ou y entrer à partir d’incitations purement individuelles. La prostitution, prise en dehors du capitalisme et du patriarcat, comme une forme de travail ou comme un problème moral, ne peut être prise que comme un problème des individus et du changement de leurs consciences.
Nous n’avons pas l’espace ici de polémiquer avec ces tendances, mais insérons en notes quelques éléments détaillant la réalité de la violence prostitutionnelle au-delà des mystifications « d’émancipation » sur la question[9].
Cependant, la question présente est de permettre l’organisation des femmes prises dans la prostitution pour lutter contre cette domination patriarcale particulière, contre la répression que seulement les personnes prostituées subissent, ni les proxénètes, ni les clients étant agents de ce système, autour de la classe ouvrière et de ses organisations afin de favoriser leur intégration et le collectivisme.
Seul le socialisme-communisme est en mesure de construire la base sociale et économique permettant l’extinction de la prostitution : les bases matérielles qui rendent possibles l’abolition de toute forme de rente, l’abolition du patriarcat sous toutes ses formes par l’organisation collective de la vie à tous les niveaux (crèches et cantines collectives, usines à linge, centres culturels gratuits etc.), la lutte contre les réseaux de proxénétisme et la pornographie. Une transformation possible par un parti dans la classe ouvrière capable d’allier les couches sociales et leurs différentes demandes autour de la lutte contre le capitalisme-impérialisme.
JC et Laurine
[1] https://www.liberation.fr/societe/familles/prostitution-denfants-de-lase-trois-presidents-de-departement-accuses-de-ne-pas-avoir-protege-des-mineurs-places-20250430_YBLTAHURDZFY5KKGK6Q54SBSX4/
[2] 1836, le médecin hygiéniste Parent-Duchâtelet dans son étude La Prostitution à Paris
[3] Voir : https://variety.com/2025/digital/news/onlyfans-fiscal-2024-revenue-earnings-1236495750/
[4] https://www.newsweek.com/1-4-million-american-women-onlyfans-1996639
[5] Pour un aperçu rapide des données économiques de ces plateformes : https://theconversation.com/onlyfans-mym-fansly-quand-lintime-et-la-solitude-sont-marchandisables-267119#:~:text=Acteur%20majeur%2C%20OnlyFans%2C%20propri%C3%A9t%C3%A9%20de,m%C3%AAme%20ann%C3%A9e%2C%20essentiellement%20en%20Europe.
[6] Une enquête du média Streetpress en accès libre permet de lire des témoignages de ces agences de proxénétismes : les jeunes femmes arnaquées d’Onlyfans et Mym.
[7] Il faudrait ajouter que les perspectives réglementaristes n’ont jamais atténué les violences du système prostitutionnel. On peut se reporter à cette enquête sur le cas de l’Allemagne en guise d’exemple : https://fondationscelles.org/pdf/RM4/Allemagne_fr.pdf.
[8] Voir l’à-propos de notre campagne pour une définition du patriarcat.
[9] Sur la place des mineurs dans la prostitution : https://sante.gouv.fr/IMG/pdf/synthese_rapport_sur_la_prostitution_des_mineurs_12072021.pdf.
Sur le lien entre violences patriarcales et prostitution : https://arretonslesviolences.gouv.fr/sites/default/files/2020-04/Document%2010.pdf.
